Baudry des Lozières ( 1751- 1841) est un militaire et homme d’ affaires installé à Saint-Domingue. Il fait partie de notre collection de nombreux personnages.
Il a fui comme beaucoup d’autres déclenchement de la Les débuts de la Louisiane Françaiserévolution haïtienne en 1791. Ses écrits portent notamment sur les colonies françaises (essentiellement Saint-Domingue et la Louisiane) ainsi que sur les débats de l’époque relatifs à l’esclavage et à son abolition.
Le portrait de Baudry des Lozières

L’activité à Saint-Domingue
En 1777, il part pour Saint-Domingue et devient avocat au Conseil supérieur du Cap-Français.
Peu après, il épouse en août 1777 Catherine Milhet, néo-orléanaise, fille de Jean Milhet, commerçant local. De cette union nait une fille née en 1780 : Louise-Marie-Amélie-Éléonore. Il devient aussi le beau-frère de Médéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry, un autre homme politique marié à une autre fille Milhet[13].
Baudry, grand planteur de Saint-Domingue, devient avocat et membre du club de l’hôtel Massiac.
En 1784, il a cofondé avec lui et sept autres personnes le Cercle des Philadelphes au Cap-Français à Saint-Domingue[15],[16]. Deux ans plus tard, cette société savante devient la première académie coloniale française[17]. Le Cercle devient une vraie réussite, avec Benjamin Franklin comme l’un de ses 162 membres[18].
Bien qu’il renonce à sa profession d’avocat en 1788[20],[14], Louis-Narcisse Baudry des Lozières était donc quelqu’un de notable à Saint-Domingue[10] (un monument à sa gloire aurait été érigé[20]) alors que la Révolution française avait ses premières conséquences dans la colonie lors de l’été 1789. Il est ainsi nommé « Commandant pour le roi » par le gouverneur de Saint-Domingue, Antoine de Thomassin de Peynier. Dans un contexte d’agitation et de remise en cause d’un gouvernement colonial impuissant, apparaissent les « Phalanges de Crête-Dragons » que Baudry des Lozières crée le 1er août 1790, qui seront adjointes officiellement au régiment de Port-au-Prince. Le Conseil supérieur de la colonie avait accepté la proposition de Baudry des Lozières de créer un corps de dragons financé par les planteurs, dont il serait à la tête officieusement, au moins jusqu’à sa reconnaissance officielle, et qui serait chargé de maintenir l’ordre dans la colonie, en attendant des ordres venant de la métropole. Sa maison située entre Port-au-Prince et Jacmel était en quelque sorte le quartier général du corps paramilitaire ; elle surplombait la route la plus fréquentée du sud de l’île, représentant donc une excellente position militaire. L’idée était de capter l’effervescence de l’île dans une force armée qui n’était pas officiellement contre-révolutionnaire : Baudry des Lozières enrôle dans les phalanges des « nègres libres et gens de couleur, qui sans doute, ne demanderaient pas mieux pour se venger du mépris qu’on leur fesait [sic] essuyer par-tout[21]. » Cette mesure visait également à élargir le recrutement trop faible des phalanges : il ne devait y avoir que trois cents membres ou plus[22].
Ces phalanges ne résistent pas aux conflits qui agitent Saint-Domingue. Dès le mois de septembre 1790, Vincent Ogé débarque pour faire appliquer le décret du 28 mars 1790[23] ouvrant la représentation aux propriétaires de couleur. Il tente de provoquer une rébellion et parvient à armer plus de trois cents métis qui harcèlent des Blancs et pillent des habitations. Il est finalement capturé et roué vif avec d’autres agitateurs en 1791[24]. Face à son impuissance à faire régner l’ordre dans la colonie (il doit aussi s’opposer à l’assemblée des colons blancs), le gouverneur de Thomassin de Peynier démissionne et le général de Blanchelande lui succède. Le décret que vote le 12 octobre la Constituante[25], ne reconnaissant pas l’assemblée de Saint-Domingue, annule ses décrets, provoquant le mécontentement des « petits blancs ». En outre, deux bataillons sont envoyés de France renforcer la garnison de la colonie, au début de l’an 1791. Ils sympathisent avec la population et la rejoignent dans une émeute au cours de laquelle le colonel Mauduit du Plessis est tué[26]. Le général Blanchelande réussit à s’échapper, comme Baudry des Lozières dont la tête est mise à prix 24 000 francs tournois, et on promet la liberté à l’esclave qui le dénoncerait[24]. Tout « corps patriotique » étant désormais proscrit, la Phalange doit se disperser[27]. Peu après, la colonie s’enlise dans la violence. En effet, à partir du 22 août [archive], des esclaves se soulèvent et tuent près de 1 000 Blancs : la révolution haïtienne commence. Baudry des Lozières, depuis revenu de son exil, est chargé de reprendre Léogane, aux mains des esclaves révoltés, mais il peine à rassembler trois cents hommes qui se heurtent en septembre aux 4 000 détenant la ville[28]. Pourtant, censément par ruse et par la qualité du commandement de Baudry des Lozières, les dragons parviennent à s’emparer de la ville et de la plaine alentour, et ils reçoivent des renforts[29]. Dans un contexte de troubles très complexes qui font s’affronter différentes ethno-classes, révolutionnaires et réactionnaires à divers degrés, avec des soutiens de l’extérieur, autour d’enjeux différents, une rixe éclate en novembre 1791 au Port-au-Prince, pendant l’entrée de mulâtres, et déclenche à nouveau des affrontements entre civils[30]. Les dragons de Baudry des Lozières commencent à être dépassés par les événements, d’autant que des 1 875 hommes qui composaient la Phalange, il n’en reste plus que 229[30] : puisqu’ils auraient couvert la retraite des gens de couleurs de Port-au-Prince, et à cause de la présence de Noirs dans leurs rangs, ils se font détester des « petits Blancs » ; de l’autre côté les mulâtres et les gens de couleurs, y compris ceux qui font partie des Phalanges, se méfient de Baudry des Lozières en raison de son refus de prendre part aux violences révolutionnaires[31]. Il tente alors de battre en retraite depuis Port-au-Prince, mais le chemin est semé d’embûches : finalement, ses hommes tombent dans un guet-apens. Au lendemain, il ne reste plus que quatre-vingt-dix hommes tous blessés[12], y compris Baudry des Lozières[32]. Les Crête-Dragons n’ont d’autre choix que de se disperser. Néanmoins, Baudry des Lozières réussit à tirer son épingle du jeu ; il retrouve dans les bois sa femme et sa fille qui avaient fui leur habitation menacée par des révoltés.
L’exil
Compte-tenu de la situation, Louis-Narcisse Baudry des Lozières quitte définitivement Saint-Domingue. Il part pour la France avec sa famille fin mars 1792[33]. Son laissez-passer délivré à Bordeaux le 28 mai 1792, où il débarque, le désigne comme « Commandant pour le Roi des sept montagnes de Léogane et Colonel-Inspecteur des Dragons-Français[34] ». Il rejoint Moreau de Saint-Méry à Paris, alors député à la Constituante, puis le suit au Havre. Mais son beau-frère est arrêté par le Comité de Surveillance havrais et condamné à l’exil. Il s’installe à Philadelphie à la fin de l’année 1793[35],[36]. Baudry des Lozières, en sa qualité d’avocat, devient le tuteur de la femme de Moreau de Saint-Méry, Louise Catherine Milhet. Il l’autorise à embarquer le 15 octobre 1793 du Havre sur La Sophie pour gagner New York. Il est alors connu comme « Maître Louis Narcisse Baudry Deslozières, avocat au parlement de Paris et au conseil supérieur de cette ville, son tuteur ad-hoc[37]. » Menacé par la Terreur[33], il part lui-même pour Philadelphie le 9 novembre accompagné de sa femme, de sa fille , et probablement d ‘une dizaine de passagers. On le retrouve plus tard en 1794, sur le brick sur lequel il a embarqué s’amarre à Norfolk en Virginie. Finalement, on le repère à Philadelphie en 1795[36]. Alors qu’il était auparavant bien installé à Saint-Domingue, il se retrouve épicier dans la South Water Street de Philadelphie[38]. Dans le Courrier de la France et des Colonies (journal français créé à Philadelphie par son beau-frère Moreau de Saint-Méry) daté du 6 février 1796, il fait savoir qu’il a « […] un fort parti de sucre, de vinaigre et de vin de Bordeaux en caisses. Il continue de vendre en gros et en détail tous les objets d’épicerie, mercerie et papeterie[39] ». Toutefois, il « ne resta pas longtemps épicier : son commerce souffrant de la guerre maritime où les bâtiments américains furent continuellement pris, soit par les Anglais, soit par les Français, il se retira en 1797 à la campagne près de Germantown[40]. » Au mois de février de cette année, il remet à l’Institut national de Paris un Mémoire sur le Coton animal, ou l’insecte Porte-Mouches[41], dans lequel il propose de développer un nouveau type de coton, qu’il appelle « animal », qui offrirait selon lui des avantages considérables par rapport à ce qu’il appelle « coton végétal ». Il est accueilli positivement[42].
Pendant son exil de Saint-Domingue, il a probablement beaucoup voyagé[40], notamment en Louisiane – de 1794 à 1798 selon le tire figurant sur la page de garde de son Voyage à la Louisiane. Là-bas y résidait la famille de sa femme. Mais son voyage a été arrêté par les autorités espagnoles en 1795[43]. En tant que Français, on devait craindre qu’il ne propage les idéaux révolutionnaires, car la Louisiane était un carrefour entre l’empire espagnol, la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, les hommes et les idées révolutionnaires y circulant[44],[45],[46] ; la même année, un projet de révolution d’esclaves a été découvert et réprimé. C’est à cette date qu’il a écrit ses notes qu’il a réutilisé pour rédiger le livre publié en 1802[47]. Il y affirme avoir connu le gouverneur espagnol Galvez, et l’intendant Martin Navarro[48],[49].
Un agronome et naturaliste du milieu du XIXe siècle, Émile Jacquemin[50], reprend les chiffres que Baudry des Lozières avance dans le Second Voyage à la Louisiane : « la Louisiane possède un terrain propre à la culture du sucre, qui est si vaste, qu’elle pourrait en récolter annuellement jusqu’à 800 millions de livres. » L’arpent y « rapporte, dans les meilleures années, 2,000 livres de sucre, c’est-à-dire 100 livres sur 206 mètres carrés[51]. »
Selon les Archives des découvertes et des inventions nouvelles… de 1809, Baudry des Lozières « a réussi à extraire un bon sirop des carottes de Picardie, dont six bouteilles équivalent, selon lui, à six livres de sucre[52]. »
Une place dans l’empire
À partir de 1798, il retourne en France[36] avec sa famille et celle de Moreau de Saint-Méry[53]. Il tire profit de la situation politique et de sa relation avec son beau-frère, lui-même étant soutenu par Talleyrand qui lui assure un poste au ministère de la Marine. Le 23 février 1799[54], l’amiral Bruix nomme Moreau de Saint-Méry « chef d’un Bureau d’histoire et de législation avec mission de rédiger des travaux historiques[55]. » Baudry des Lozières, lui, est employé à Nice comme vérificateur à la Trésorerie de l’armée d’Italie, depuis le 23 mars 1799 jusqu’au 20 janvier 1800[56],[57], jour où Moreau de Saint-Méry quitte le département de la Marine pour devenir membre du Conseil d’État[55], « son ami Talleyrand [ayant] tenu sa promesse de lui trouver une place qui lui donnât « l’indépendance sans trop de travail”[58] ». Baudry des Lozières le remplace donc à la Marine, charge qu’il occupe jusque vers 1809. Cependant, Moreau de Saint-Méry tombe en disgrâce en 1806. Napoléon l considéré comme incompétent pour administrer la région de Parme, remplacé du même coup par le général Junot.