L’ Antebellum, par Elisée Reclus

L’ Antebellum, par Elisée Reclus

L’antebellum, par Elisée Reclus, propose le détail de la Antebellum , par Elisée Reclus

Laissons Elisée Reclus décrire la Nouvelle Orléans, que Bernard a bien connue. La Nouvelle Orléans a bien changé entre 1803 et 1860, à la veille de la guerre de Sécession. La crise financière est réelle. Faisons le point juste avant de tourner définitivement la page de l’antebellum. Après une description « objective, Elisée Reclus se lâche ! Nous ne conservons qu’une partie… quelle actualité !!!

Au théâtre

Autrefois, ce théâtre ne jouait que des pièces françaises, comédies ou vaudevilles. Mais pour continuer à faire des recettes, il a été obligé de changer ses affiches et son nom. Maintenant, c’est le public américain qui lui accorde son patronage. Il est certain que la langue française disparaît de plus en plus. Sur la population de la nouvelle-Orléans, qui s’élève selon les saisons, de 120.000 à 200.000 habitants, on ne compte guère que 6000 à 10000 français, c’est-à-dire un 20ème et le même nombre de créoles non encore complétement américanisés. Bientôt l’idiome anglo-saxon dominera sans rival ;   et des indiens aborigènes, des colons français et espagnols qui s’étaient fixés dans le pays bien avant les émigrants d’origine anglaise, il ne restera que des noms de rue : Tchoupitoulas, Perdido, Bienville, etc.

Dans la rue, le marché français, «French Market» que les étrangers ne manquaient pas autrefois de visiter, pour entendre la confusion des langues, ne résonne plus guère que de conversations anglaises. Les Allemands, toujours honteux de leur patrie, cherchent à se prouver qu’ils sont devenus yankees par des jurons. bien articulés et des plaisanteries de tavernes ; les nègres, à l’intarissable babil, ne condescendent à parler français qu’avec une sorte de commisération pour leur interlocuteur. Et les rares chasseurs indiens, fiers et tristes comme des prisonniers, répondent aux questions par des monosyllabes anglais.

L’insécurité urbaine, déjà !

La ville, longue de près de sept milles, sur une largeur moyenne d’un mile,  n’a pour tout gardiens que 940 hommes, dont 120 sont de service pendant la nuit, encore prennent-ils bien soin d’avertir les malfaiteurs de leur approche… Ils sont munis d’un grand bâton en bois de fer ou de chêne, et quand ils arrivent au coin d’une rue, ils frappent un coup retentissant sur l’angle du trottoir ; les incendiaires, les voleurs et les meurtriers entendent ainsi venir l’ennemi et peuvent accomplir leurs exploits sans crainte de surprise. Les grands criminels ne se laissent guère arrêter que, lorsque, enhardis par de long succès, ils ont l’audace de tuer en plein jour.

Chaque année, il se commet plusieurs centaines de meurtres, complaisamment enregistrés par les journalistes, mais rarement poursuivis par les juges. Cependant, le débordement d’iniquité était tel que, malgré l’insouciance de la justice, on opère de 25.000 à 30.000 arrestations par an.  Il est vrai que sur ce nombre considérable, égal au dixième de la population, on compte 4000 ou 5000 nègres coupables de s’être promenés sans billet de permission, ou bien par leur maître au bourreau pour se faire donner 25 coups de fouet.

2500 tavernes !  Plus de 2500 tavernes, toujours remplies de buveurs, offrent sous forme d’eau de vie et de rhum un aliment aux passions les plus violentes. On spécule si bien sur le vice national de l’ivrognerie, que tout le rez-de-chaussée des grands hôtels est mis gracieusement à la disposition du public. Au centre,  se trouve une vaste rotonde, espèce de bourse où les négociants viennent lire les journaux et débattre de leurs intérêts.

A côté s’ouvre la salle des jeux de hasard, où les fripons donnent rendez-vous aux dupes ; ailleurs, il y a buvette où s’étend une table publique très riche moment et très abondamment servie. Le repas est complétement gratuit et le premier venu peut s’attabler : il ne faut payer que pour l’eau de vie ou le rhum.

Le picaillon (25 cents) qu’on donne par chaque petit verre, suffit amplement à couvrir les frais de ces festins publics. D’ailleurs, la très grande majorité des personnes qui entrent dans la salle ne touche aux mets et se contente de boire : c’est ainsi que des centaines de buveurs se cotisent sans le savoir pour payer un festin à quelques pauvres faméliques.

En temps d’ élection

En temps d’élection, surtout, les tavernes ne désemplissent pas. Il faut que le candidat fasse raison à tous ceux qui lui donnent leur voix, car s’il ne savait prendre un cocktail avec élégance, il perdrait toute popularité et passerait pour un transfuge.  Quand des adversaires politiques se rencontrent dans une buvette, avinés ou à jeun,  il n’est pas rare que les