Mer des Antilles
La mer était calme et phosphorescente ; à temps égaux le navire entrouvrait la vague en poussant un grondement sourd comme celui d’un énorme cétacé ; les voiles enflées par la brise imprimaient aux mâts de suaves balancements: tout dans la nature semblait jouir d’un mystérieux bonheur.
J’étais étendu dans la chaloupe au-dessus du gouvernail et je regardais les étoiles. Dans cette position, mon être n’existait que pour jouir, toutes les ondulations du navire et des vagues faisaient passer un frisson d’aise à travers mon corps ; mon âme elle- même était comme supprimée; il ne me restait plus que la faculté de savourer à larges poumons l’air frais de la nuit. Balancé comme en un hamac dans la chaloupe suspendue, tantôt élevé à vingt pieds au-dessus de l’eau, tantôt ramené jusqu’à sa surface, j’ entendais tour à tour la vague frapper les bordages de la chaloupe ou disparaître sous le gouvernail du navire avec un bruit caverneux ;
Autour de moi la phosphorescence des méduses et des rotifères jetait une pâle et tremblotante lueur, et
parfois la rencontre de deux ondes lumineuses faisait briller à mes yeux comme le reflet d’un éclair.
Tout près, la mer semblait rouler du feu, tandis que dans le lointain elle répandait une vague lumière
bleuâtre comme celle de l’alcool enflammé.
Je sentais toutes les beautés de la mer sans les voir, mon regard restait attaché sur les étoiles et pour cesser de les contempler, j’aurais dû me faire violence. Au milieu d’elles, les mâts inclinés et relevés tour à tour par le roulis paraissaient décrire avec leurs pointes des cercles énormes. Trompé par cette illusion qui nous fait voir le mouvement dans les corps en repos et la fixité dans les objets mobiles, je croyais vaguement que les étoiles étaient des myriades de lucioles voletant autour des mâts et dansant au milieu de la voilure; parfois je voyais aussi comme une neige de lumière tourbillonnant dans l’espace et descendant en vastes spirales. J’étais ébloui de la vive splendeur qui transforme le ciel des tropiques en un ciel tout différent du nôtre. Les étoiles brillent d’un éclat au moins quadruple en apparence, et loin de paraître fixées sur une voûte solide, semblent suspendues à diverses hauteurs dans l’air bleu- noir de la nuit; la voie lactée, si pâle dans nos régions du nord, se déroule sur la mer des tropiques comme une vaste zone transparente de nuées lumineuses, et, par delà son infini, laisse deviner d’autres infinis. Sous ce beau ciel si profond et si pur, je me demandais comment les astronomes de l’Antiquité avaient pu inventer leur voûte de cristal: tout au plus comprend-on les Scandinaves qui voyaient dans leur ciel brumeux un énorme crâne où les nuages épars représentaient les flocons de la cervelle divine.
Peu à peu mes yeux se fermèrent et je tombai
doucement dans un sommeil aussi agréable que la
veille. En rêve je voyais encore les étoiles me scin
tiller du haut du ciel des promesses mystérieuses,
quand je fus réveillé en sursaut par une voix par
tie du gaillard d'avant. Une grande masse noire se
dressait devant nous à deux milles vers le nord
ouest: c'était l'île de Montserrat. À travers le bleu
profond de l;air où flottaient çà et là comme des
particules vaguement lumineuses on distinguait
parfaitement au-dessus de l'horizon les profils
aigus de deux montagnes jumelles.
C’était la première fois que je voyais une terre américaine et cependant je ne regrettai pas qu’il fût nuit. Ce pays de mon imagination ne m’apparaissait pas tout d’un coup dévoilé par la chaleur brutale du soleil, mais il se laissait deviner à la lueur des étoiles et m’offrait un cadre où je pouvais donner une vie à mes rêves. Dans cette masse noire je me figurais contempler toutes les splendeurs tropicales, les forêts impénétrables et pullulant de vie, les gorges profondes ruisselantes de cascades, les maisons blanches brillant à travers l’immense feuillage des manguiers, et des champs de cannes ou de plantains inclinés sous la brise.
Pendant que je croyais entrevoir toutes ces magnificences, le navire avançait rapidement et bientôt Montserrat ne fut plus à l’horizon qu’un nuage flottant et indécis. Je me laissai de nouveau tomber au fond de la chaloupe et rêvai de promenades sous les bosquets d’orangers. Ma promenade dura longtemps, car je dormais encore après le lever du soleil. Un violent jet d’eau me réveilla tout à coup ; les matelots faisaient la toilette matinale du navire, et sans me voir, avaient dirigé leur tuyaude pompe justement sur moi. Vêtu légèrement
comme je l’étais, je ne fus pas trop alarmé de cette
douche improvisée qui s’abattait sur ma tête et je
me laissai bravement baigner comme un triton.
On a écrit la physiologie de bien des flâneurs,
mais on a oublié le flâneur rôdant çà et là à bord
d’un navire; sa vie est bien plus agréable et variée
qu’on ne le croit d’ordinaire : s’il aime la nature,
il ne connaîtra jamais l’ennui. Quand le navire est
encore dans le port, amarré par un câble à l’anneau
du quai, le voyageur se demande avec un certain
effroi si ce n’est pas folie de se hasarder dans une
si petite maison flottante et de s’y emprisonner de
gaieté de cœur pendant des mois entiers. Mais qu’il
entre seulement: aussitôt cette étroite embarcation,
cette simple planche que les poètes disent séparer la
vie de l’éternité, cette coque tremblante sur la mer,
finit par devenir un monde. On y fait sans cesse de
nouvelles découvertes, et, le plus souvent, quand
arrive la fin du voyage, plusieurs régions du navire
sont encore des terres inconues pour le passager.
Je ne parle pas seulement de la cale, des soutes,
des cambuses et de tous ces mystères d’obscurité
recouverts par le parquet luisant des cabines. Là
se trouvent des étangs d’eau douce où les cris des
noyés s’étoufferaient sans écho, les cachettes et les
trous où les rats noirs et les rats bruns ont orga
nisé leurs républiques ennemies, les hideux fonds
de cale où l’eau de mer suintant à travers le bois de
chêne et se mêlant à tous les détritus des cargaisons
répand son odeur infecte et délétère. Un matelot
lui-même sait à peine se retrouver dans ce malsain
- dédale; à plus forte raison un passager accoutumé
à l’air libre et au grand soleil se perdrait-il miséra
blement dans ces ténèbres.
Le reste du navire est bien encore assez vaste
pour qui sait observer, et les sujets d’étude ne
manquent pas. Même en restant dans sa cabine,
on est surpris par une foule de choses charmantes,
car à bord tout est dans un mouvement perpé
tuel et les moindres objets semblent vivre d’une
vie indépendante. C’est le baromètre qui danse
et oscille suspendu par ses ligaments élastiques ; .
c’est la boussole qui bondit sur la rose des vents
à chaque mouvement de la barre du gouvernail;
ce sont les tables, les chaises qui se penchent
en gémissant, puis se relèvent, s’inclinent et
s’entre-choquent ; de tous les coins sortent des
cris étranges, des plaintes mystérieuses; chaque
planche fait entendre son craquement, chaque
clou de métal son grincement criard, et sur le pont,
les secousses violentes imprimées par la mer font
rouler les chaînes avec un fracas terrible comme
le galop d’un escadron. De temps en temps une
vague plus forte que les autres vient heurter la
joue du navire, et quand on la sent passer tout près
de soi sur la surface extérieure des membrures, on
ne peut réprimer un sursaut de peur ; en même
temps, les coups de roulis deviennent plus vio
lents et tous les objets de la cabine se livrent à une
gymnastique imprévue; les portes mal assujetties
se ferment et se rouvrent avec fracas, les bouteilles
et les verres s’élancent de la table et se brisent sur
le parquet. Tout s’anime de mouvements joyeux,
et cette danse vertigineuse, ces folles oscillations
donnent une apparence de vie même aux pou
trelles. noircies du plafond. Mais rien n’est plus
délicieux que le jeu des rayons du soleil pénétrant
dans la chambre à travers la claire-voie. Ces rayons
sautillent dans tous les coins, entrent furtivement
dans les cabines, se cachent, se poursuivent, se
réfléchissent un moment dans les glaces, puis
s’envolent de nouveau comme des oiseaux effa
rouchés. Quand le navire est fortement agité, ils
entrent, flamboient et disparaissent si rapidement
que l’œil ne peut les suivre.
Si le passager va se promener sur le pont ou sur
la dunette, d’autres spectacles l’attendent. Il faut
d’abord qu’il marche à petits pas pour éviter les
chutes et qu’il sache maintenir son équilibre par
- des mouvements improbables et compliqués ; le
sol ondule, tremble et se dérobe sous sa marche ;
en même temps les vagues viennent l’une après
l’autre se dresser curieusement le long des bordages
comme pour examiner sa manœuvre inhabile. Mais
enfin il arrive, et sa promenade lui semble d’autant
plus longue qu’il a fait en route plus de faux pas.
Une des retraites que j’affectionnais le plus
dans le navire, c’était l’extrémité de la poupe, der
rière les chaînes du gouvernaiL Penché par-des
sus le bord, je contemplais le sillage pendant des
heures entières ; les vagues venaient l’une après
l’autre emporter mon regard dans leurs spirales,
et pour le détacher je devais faire un violent
effort sur moi-même. Les courbes, les rondes, les
sarabandes, les remous des vaguelettes, les danses
des traînées écumeuses, les luttes entre les flots
qui se rejoignent derrière la quille, s’étreignent et
se tordent, la formation des entonnoirs rapides
entraînant dans leur vortex des groupes de bulles
transparentes, tous ces petits drames de la goutte
et de l’écume exerçaient sur mes yeux une irré
sistible fascination. En dehors de la ligne rapide
et tournoyante du sillage passent les larges sur
faces d’écume rejetée à droite et à gauche par le
taille-mer du navire: ce sont des îles, des archi
pels, des continents qui s’agrègent, se désagrègent,
diminuent, se fondent et disparaissent. En réalité
il n’y a pas grande différence sous le rapport géo
logique entre ces continents d’écume et les conti
nents terrestres sur lesquels nous habitons. Petits
ou grands, tous les phénomènes se ressemblent:
nos continents se fondront aussi pour se reformer
ailleurs comme des flocons de bulles blanches
entraînés par le sillage du vaisseau.
Quand on se penche de manière à VOIr la
sombre masse du navire réflétée dans l’eau, on
peut distinguer à d’énormes profondeurs des ani
maux étranges, des némertes enroulées comme
des rubans noirs, des méduses épanouissant leur
manteau transparent, jusqu’à le rendre invisible,
et le reployant de nouveau en forme de boule
jaune ou blanche, des stéphanomies semblables à
de frissonnantes broderies de la plus fine dentelle,
des encornets, des sépias aux vastes cordages de
suçoirs, puis des êtres informes, indécis, presque
dissous déjà dans l’eau qui les contient. Au milieu
de ces profondeurs toutes vivantes et pullulantes
d’organismes, on voit passer quelquefois une
énorme masse verte ou bleuâtre aux contours
insaisissables: c’est peut -être un requin qui d’une
simple vibration de sa queue puissante va s’élan
cer vers la surface à vingt mètres de distance, ou
bien une famille de marsouins qui jouent à cache
cache sous la quille du navire.
Vers midi la chaleur accablante me forçait à
chercher un abri et j’allais m’étendre sur des voiles
à l’ombre d’un mât; là je lisais ou faisais ma sieste
pendant quelques heures et quand l’atmosphère
un peu rafraîchie me permettait de quitter ma
retraite, tout me paraissait plus beau qu’aupara
vant, l’air était devenu plus lumineux, la vague
plus joyeuse, le navire plus alerte à la course. Alors
j’allais en vacillant chercher un observatoire quel
conque, tel que la hune du grand mât ou celle du
mât de misaine. Attaché aux cordes vibrantes je
grimpais lentement sans tourner la tête de peur
d’être saisi de vertige en voyant la mer sous mes
pieds, et le cœur tout palpitant d’une émotion peu
virile, je me soulevais à la force des bras à travers
les barres de la hune et m’adossais solidement
contre le mât. Là, véritable lâche jouissant des
émotions du danger, j’aimais à me sentir balancer
par le roulis et à décrire de vastes courbes dans
l’atmosphère. Les matelots qui montaient dans
les haubans ou se laissaient glisser le long des cor
dages avec une adresse de singe, ne se doutaient
pas que j’avais une jouissance de plus qu’eux, celle
du vertige et de la peur.
Du haut de cet observatoire puissamment
balancé dans l’espace, je saisissais d’autant mieux
la beauté de la mer que je la voyais de manière
inusitée. D’abord, mon horizon s’agrandissait de
plusieurs lieues, et la vaste circonférence qui vue du
pont me paraissait hérissée de vagues était devenue
calme comme un rivage de bronze ; plus près, je
voyais distinctement les flots se dérouler en ordre
de bataille et quand sous l’influence de deux vents
contraires deux systèmes de lame se croisaient
à angles droits, je saisissais dans tous ses détails
leur interférence harmonieuse et périodique: sur
la surface mobile apparaissait parfois des cacha
lots soufflant des jets de vapeur et d’eau par leurs
évents et dressant dans l’air leurs énormes queues,
ou bien encore des peuplades de marsouins tra
versant la mer par une série de bonds et de plon
geons. Autour du navire flottaient de longues
traînées de fucus ou raisins des tropiques, et les
galères tricolores balançaient leurs grands bras au
gré de chaque flot. Parfois, une vergue brisée, reste
de quelque naufrage, venait à notre rencontre; les
dorades et les dauphins tournaient comme des
loups autour de cette épave pour dévorer les petits
poissons cachés sous son ombre: cette vergue flot
tante formait comme un monde à part au milieu
de la mer et d’innombrables drames de meurtre se
passaient incessamment autour d’elle.
En ramenant mon regard au-dessous de moi,
je trouvais le navire singulièrement amoindri et je
me demandais comment le poids des voiles enflées
ne faisait pas chavirer la coquille. La dunette, les
chaloupes, les chaînes, les ancres me semblaient
devenues d’une petitesse improbable, et le cra
quement des membrures, le choc des anneaux de
fer, le cri des matelots se confondaient pour moi
dans un gémissement plaintif. Autour de la carène,
l’écume soulevée par la proue tournoyait en spi
rales blanches sur le fond vert-bleu de la mer; vue
d’en haut, elle avait la transparence et l’éclat d’une
immense surface de porcelaine devenue liquide et
bouillonnante.
Je me lassais difficilement quand je regardais la
mer du haut de la hune du grand mât, et cependant
j’avais encore un poste plus agréable, l’extrémité
du mât de beaupré. Là, j’étais tout à fait en dehors
du navire; en me retournant je le voyais derrière
moi fendre la vague de son taille-mer, et je bravais
cette masse énorme qui me poursuivait avec rage
sans pouvoir m’atteindre. À chaque coup de tan
gage je descendais presqu’au niveau de l’eau, puis
j’étais lancé à une grande hauteur au-dessus d’elle,
le mât se cabrait sous moi ou plongeait furieuse
ment sans pouvoir me désarçonner. Enivré de
mouvement, il me semblait presque commander